Coulisses

Décembre 2000

Pour préparer la création de La Cerisaie, nous nous sommes installés pendant trois semaines dans la Forêt d’Argent, à une dizaine de kilomètres de Moscou…

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Notre Datcha


Anne et Béatrix au Théâtre d’Art


La maison d’ Anton Tchekhov à Melikhovo


La Place Rouge était (presque) vide


Visite au Kremlin

REPETITIONS DE LA CERISAIE EN RUSSIE JOURNAL DE BORD DE PIERRE LAROCHE

VARIATIONS SUR UN THEME DE « REVE EVEILLE »

LUNDI, 4 DECEMBRE

A l’aube (ou presque) dans une rue de St Josse encore silencieuse, une femme attend, une boite de chocolats à la main, l’arrivée d’un groupuscule Belgo-Tchékhovien en migration vers les plaines tuméfiées de la Russie profonde… Qui est cette femme ? Suzanne Falk, bien sûr, dite Suzy, qui vient, une fois encore, embrasser ses proches théâtreux, avant leur embarquement pour la Cythère du Nord. Rires, effusions, larmes cachées… les convoyeurs attendent : et c’est parti pour Zaventhem, en attendant mieux. Olivier, notre fidèle chauffeur de service, ne peut dissimuler son émotion ! Guy a veillé toute la nuit sur nos enveloppes-documents. Il nous les confie avec soulagement… horreur, il en manque une ! Ouf… non, on la retrouve ! Bagages boursouflés, passeports, billets d’embarquement, dernier petit café à la belge et c’est l’envol vers Paris, bien sûr. Traversée de l’aérogare, un peu de patience et nous volons vers Moscou! Arrivée dans les temps, débarquement, re-passeports, re-bagages… il en manque un: celui de Patrick. Marina, notre guide, nous attend, en compagnie de son mari. Elle se démène pour la valise de Patrick, en vain… demain peut être ? Un bus, qui doit avoir connu la campagne de Russie, nous emmène. La première grince un peu, mais… ça roule. Trente kilomètres de H.L.M. dans la pénombre… puis, tout à coup, un bois de bouleaux, on tourne à gauche, et on y est ! Une ancienne Datcha, un peu bringuebalante, « Notre Cerisaie » ! Les yeux ébahis, nous pénétrons « chez nous ». Première surprise : une petite Datcha a brûlé il y a 3 jours… donc pas de chambre individuelle pour tout le monde. Michel hausse le ton, imperceptiblement et, dans la demi-heure, tout s’arrange, comme par enchantement ! On se dispersera un peu dans la propriété : Marie, Quentin et moi, nous partagerons une Datcha tout à fait accueillante. On ne peut vraiment pas dire que Michel se soit réservé la chambre la plus agréable : elle est sinistre… sacré Michel ! Bref, on s’installe, on se retrouve dans la salle à manger devant une saucisse de Franckfort aux petits pois. La cuisine russe, demain ! 2ème surprise : la salle à manger sera aussi une salle de travail… Ah ! La surface nécessaire divisée par deux ! On nous rassure : il y a une autre salle….Ah: la surface nécessaire divisée par quatre !… On s’en accommodera. Mir i Droujba (= Paix et Amitié) Bonne 1ère nuit.

MARDI, 5 DECEMBRE

Il neige ! Où que l’on regarde, c’est magique. Et à cent mètres, la Moscova, déjà à moitié gelée. On demeurerait volontiers des heures à apprécier ce calme et ce silence. Mais on est là pour travailler, non ? La matinée égrène nos monologues, plus ou moins engourdis par 3 jours de parenthèse. Michel et Marie, en pleine forme, ravivent tout cela jusqu’au soir. Aujourd’hui c’est jour de fête en Russie : en l’honneur des vétérans de la dernière guerre. Une vingtaine, invités du théâtre Bolchoï, sont réunis pour une fiesta, tartinée de poèmes, de chansons, de récits héroïques, le tout arrosé de Vodka. Si bien qu’en fin d’après-midi, leurs 80 ans bien sonnés, basculent dans une turbulence estudiantine caractérisée. Et pendant ce temps là… Michel et Marie travaillent. Je n’ai encore rien dit des repas : surprenants, généreux, caloriques… Quand il fait froid – disait ma mère – il faut manger « fort » ! Déjà, cette 2ème journée s’achève. Petite halte au « salon ». Guy et Tony s’affairent autour de la TV… en vain ! Et la vidéo ?… Demain ! « Demain », ce sera la réponse clef de nos interlocuteurs à nos demandes trop importantes… Bonne nuit !

MERCREDI, 6 DECEMBRE
Vive St Nicolas ! Et bon anniversaire au papa de Michel (il me précède de six mois au jeu du calendrier). Après un temps de travail et de concentration, vers 11H30, nous embarquons à 16 dans un « espace » conçu pour 10 (ça fait du monde – on se croirait au « Public »). Touristes d’un jour, on va découvrir Moscou, sa place Rouge, les murs du Kremlin, St Bazile, le Ghoum et, de loin, la tour de l’université, le stade de Lénine et… les embouteillages sur 8 rangs parallèles ! Les grosses Mercédès… s’embouteillent parmi les Lada… centenaires ! Mais il faut encore changer les dollars, acheter des timbres. Pour les dollars, pas de problème, forcément. Pour ce qui est des timbres, c’est autre chose. Le postier, qui sort apparemment d’un atelier protégé, est tétanisé par nos demandes… et ça dure, et ça dure… On rembarque pour retrouver Michel et Marie qui, depuis ce midi, assistent à une réunion au sommet avec les directeurs des théâtres d’Art et de Chekhov. Aux dernières nouvelles, le directeur du théâtre de Chekhov n’est plus directeur du théâtre de Chekhov et celui du théâtre d’Art se proclame le plus grand acteur russe !… et tout est à l’avenant. On rentre ! « Tout va très bien, Madame la Marquise… Tout va très bien… Tout va très bien… » Sauf que la Datcha de Marie, Quentin et Pierre a brûlée ! (La 2ème en 8 jours, ça rassure). De la chambre de Quentin, il ne reste rien ! Les bagages ont été miraculeusement sauvés ! Replis sur des positions plus sûres, abreuvés de Vodka… tout va très bien… Bonne nuit !

JEUDI, 7 DECEMBRE
Les insomniaques dissimulent mal leurs cernes. Sinon tout va bien. Journée studieuse. Michel et Marie travaillent ferme. Attention, ils ne sont pas les seuls ! Dans l’après-midi, une « italienne » de la pièce plutôt laborieuse, jette comme un froid… Quand on pense que la 1ère a lieu dans 5 semaines. Le soir, première tentative de mise en forme des Biographies. S’ébauche une version « Photographique ». « Que personne ne s’inquiète  » dixit Michel « on trouvera une solution »… On croit entendre Lopakhine. Malgré tout, Bonne nuit.

VENDREDI, 8 DECEMBRE
… Le biographe de service manque à ses devoirs journaliers… Le K.G.B. est alerté, affaire à suivre. Bonne nuit.

SAMEDI, 9 DECEMBRE
Il neige. Le paysage est de plus en plus « magique ». Ancrage des « réfugiés » dans l’ancienne Datcha, en attendant les réparations… demain, donc! Petit déjeuner dans les temps. Quand je dis petit déjeuner, cela veut dire: thé, café, pain, fromage, saucisson, porridge aux raisins, double steak haché au foie de volaille… de quoi tenir, quoi ! A 10 H, on remet la « Photographie » en chantier. Le découpage se tisse petit à petit. Il nous serait impossible de boucler lundi. Pausse de la mi-journée, balade le long de la Moscova, neige, dérapages bien sentis… on se sent vivre, quoi! Après-midi sur l’acte I, ça macère, ça macère… Pas d’autres évènements marquants : on travaille quoi! (Pour ceux qui l’envisagent) Bonne nuit.


DIMANCHE, 10 DECEMBRE

A 9h. embarquement pour  » Zagorsk « , le lieu Saint de l’Eglise orthodoxe Russe. Notre chauffeur a nettoyé les vitres de notre bus inaugural, question d’y voir quelque chose pendant le trajet : 1h de ville, puis 1h de campagne pour gagner  » Trinité Saint Surpey « . A mi-chemin, arrêt au marché d’un village. Heureusement, beaucoup de russes, au bord de la misère y trouvent encore à acheter, à bas prix, l’indispensable. Pire encore, cette femme entrevue qui doit absolument vendre avant midi,10 ou 15 kg de pommes de terre, pour quelques roubles. (1 rouble=1,5 franc belge). Nous arrivons au Monastère : fondé par le jeune Sergeï, au début du 14ème Siècle. Aujourd’hui, cerclées par des hautes murailles, une multitude d’Eglises, une école théologique, une foule bigarée, tantôt priant, tantôt voyeuse, mais respectueuse… et, au cœur de la plus ancienne église, l’Icône de la Trinité d’Andreï Roublov et les reliques de Saint Survey. Dans la démarche de l’orthodoxe, l’Icône n’est pas un tableau, mais une prière, une charge d’âme. Autour de nous, dans la foule des fidèles, une grande ferveur, à la  » slave « , avec force signe de croix, génuflexions et embrassement des reliques. Marina, nous dit que tous ces gens ne partagent pas nécessairement la même foi, mais que tous, peut-être, sont en quête de leurs racines, de leur identités… après tant de tourments ! Au retour, nous visitons la Datcha d’un riche mécène qui, au 19ème siècle, accueillait en résidence des artistes, peintres, écrivains, musiciens, connus et inconnus. Pouchkine y est passé, Gogol était un ami de la maison. C’est le choc ! Vraiment la  » Cerisaie  » au temps de sa splendeur. Si l’on pouvait répéter ici, ne serait-ce qu’un jour ?… On peut rêver, non ? La conservatrice, une dame de 83 ans, rayonnante et énergique, achève de nous faire rêver. Après une halte dans une taverne-restaurent, perdue en pleine campagne, c’est le retour sur Moscou. A l’entrée de la ville, une 1ère panne, vite réparée, puis, sur le ring, une 2ème panne, plus sérieuse : démontage, remontage, … notre chauffeur fait des miracles et nous repartons. Les émotions de la journée et la fatigue ont raison même de nos  » oiseaux de nuit « . Donc, bonne nuit.

LUNDI, 11 DECEMBRE
Nouvel horaire : on petit déjeune à 10h. Puis on travaille de 11h à 20h, sans longue interruption. On replonge dans le 1er acte, 1x, 2x, 3x … les choses se précisent, s’affinent. Bien sûr, tout cela doit mûrir, s’intérioriser. Ce soir, Fiesta ! Anniversaire de Anne, (le 11) et de Isabelle (le 14). Un banquet FASTUEUX nous attend. Marina et son mari nous ont rejoints. Michel et Guy offrent le Caviar ( le plus fin) … à la louche, ou presque. DELECTABLE ! La Vodka fera le reste et quand je dis le reste ; on rit, on danse, on hurle  » Mir i Droujba (= paix et amitié) – les toasts se suivent, Pierre décolle, et c’est …. Le trou noir ! Que vous en dire, puisque je ne me souviens de rien ? ce qu’on m’en a dit, et qui n’est pas le plus beau de mon histoire : Bon, je tombe, raide… on me timbale jusqu’à la chambre de Quentin. Faut-il dire que je dégueule tout ce que j’ai dans le entrailles. Je me noie dans mon inconscience profonde… et délectable, tout le monde s’affaire affectueusement, s’inquiète car il faut éviter le coma. Marina revient avec le médecin, vers 3h du matin. Michel me gifle avec vigueur ( ce n’est pas moi qui le dit) Bref, une pénible histoire, et je dois à chacun une fière chandelle.

MARDI, 12 DECEMBRE
Le lendemain de la veille, c’est tout dire ! J’émerge dans la matinée, ne me souvenant absolument de rien. Passons sur les heures de récupération… Dans l’après-midi, je réjouis nos joyeux artisans et j’assiste ébahi à la mise en place complète de l’acte II. Décidément, quand Michel tient la forme !! Mais comment fait-il ? Fin d’après-midi, nous réattaquons la  » Photographie « . On boucle le montage qui sera présenté à Mélikhovo dans trois jours. Le dîner se prépare… rien qu’a l’idée, je fuis. Marina, auprès de qui je m’excuse, me répond, très amicalement :  » Pierre, vous avez vécu ce que vivent 95% des russes, mais un peu tard !!  » Bonne nuit

MERCREDI, 13 DECEMBRE
Manifestement, chacun a tiré profit d’une nuit plus calme… sauf Marie, insomniaque. Dès 11h, on replonge dans le I er acte. On nuance, on affine, on prend son temps… ça vient. Quelques trouvailles savoureuses (top secret). J’allais oublier : on a fait une répétition de la  » Photographie  » à l’extérieur… et on la replacera, fin de journée, intra-muros. Premier refroidissement dans l’air : Julie a une angine blanche ! Michel entame sa pharmacie et consulte  » sœurette « . Ce que c’est que d’avoir confiance dans la médecine ! Bonne nuit.

JEUDI, 14 DECEMBRE
Journée studieuse, concentrée sur la  » Photographie  » puis sur le Ier acte… oui, ça vient, mais il faut le temps, quoi ! Par contre, un premier filage du IIe acte s’avère assez désastreux. A voir nos mines déconfites, Michel s’empresse :  » C’est normal  » et il empoigne ce IIe acte avec une vigueur qui va nous faire le plus grand bien. Je pense paer exemple à la première scène du II, mais… top secret ! Vers 18h30… décompensation. Michel se replie sur le salon, l’œil glauque de fatigue. On nous annonce l’arrivée imminente de nos journalistes R.T.B.F. et de Françoise Nice. On réorganise les chambrées : à la guerre comme à la guerre. En attendant, on visionne le dernier Louis Malle :  » Vania 42e rue « , un régal… Vers 10h : les voilà… sans leur matériel, plombé à la douane… On verra demain. Bière et vodka accompagnent l’installation de nos sympathiques arrivants. Bonne nuit.

VENDREDI, 15 DECEMBRE
Congé ! Le bus part à 12h pour Moscou. Pour ceux qui le souhaitent, visite du Kremlin, libre parcours magasins et j’en passe. Ma bronchite s’est solidement implantée et je demeure prudemment sur la touche. Ils me raconteront, du moins je l’espère. En résumé, le Kremlin, impressionnant, surtout les cinq églises à l’intérieur des murailles. Et le Ghoum: dix fois nos centres commerciaux, et tous les magasins luxueux d’occident, prix à l’avenant… Rêvez bien, bonne nuit.

SAMEDI, 16 DECEMBRE
Journée Tchékhov – Vers 10h, départ pour Mélikhovo en compagnie de Marina et de son amie Eugénia, qui s’intéresse au théâtre belge et achève une thèse sur Ghelderode. Deux heures de trajet et nous débarquons devant la datcha d’Anton Tchékhov. Encouragé par ses médecins, il l’a achetée à 32 ans pour y soigner sa tuberculose naissante. En fait, il y logua aussi toute sa famille, ses parents, ses frères, sa sœur et il y fondera une école pour les enfants pauvres des environs, tout en continuant ses consultations médicales et son œuvre littéraire. Y naîtront ses plus bouleversantes nouvelles ainsi que La Mouette, Oncle Vania…qui dit mieux ? La conservatrice évoque pour nous, avec force détails, les faits et gestes quotidiens de la maison, tels qu’ils furent annotés par le père d’Anton tchékhov. Les moindres objets, pince-nez, petit Boudha, ordonnances médicales, que sais-je, attisent notre émotion qui atteindra son comble lorsque Patrick est autorisé à s’asseoir au piano et à y jouer durant quelques minutes. C’est un moment de grâce qui rejaillit dans les yeux de chacun. Ensuite on visite la petite datcha où Tchékhov se retirait volontiers pour écrire et exercer la médecine. Un petite kiosque de jardin nous rassembla tous pour une brève incursion dans notre  » Photographie « … Tandis qu’un délicieux chat bigarré s’est blotti dans les bras de Gaev et nous accompagne de ses ronronnements. Je me dois d’ailleurs d’ajouter qu’à chacune de nos répétitions à l’extérieur, ce chat nous a rejoint… curieux, non ? Peut-être Tchékhov métamorphosé pour l’occasion ? Un repas chaleureux nous attend au musée attenant, suivi d’une visite à l’école et à l’église du village… Enfin, moment attendu…et un peu redouté : celui de la présentation de notre travail biographique. Les T.V. russes et belges conjuguées nous guettent…40 minutes de concentration collective et c’est fait. Café et adieu, retour nocturne, sous la neige. Fini la comédie pour aujourd’hui. Bonne nuit.

DIMANCHE, 17 DECEMBRE
Tout laisse présager une bonne journée de travail. On débute par un échange de vues sur la présentation d’hier. Il en ressort, pour beaucoup d’entre nous, que la pièce nous fait dépasser le regard que nous portions sur nos personnages dans nos monologues. Heureusement ! Il apparaît prioritaire de s’immerger dans la pièce et d’en éplucher le sous-texte. Faut-il pour autant abandonner les monologues ? Les avis divergent car nous savons tous combien ils feront un terrain d’approche précieux. Peut-être y recourir fortuitement, pour réactiver notre quête d’authenticité. Michel écoute, n’en pense pas moins. Il tire les conclusions concrètes, pour chacun, de la prestation de la veille et on aborde le IIIe acte. Une valse entrée-sortie que Michel gère allègrement, malgré l’espace exigu de travail. Dans l’après-midi, on approche la fin de l’acte. Couac ! Muriel d’un mouvement trop brusque, se coince une vertèbre. Une douleur atroce, l’immobilisation au sol. Michel, Marie et Patrick s’affairent au mieux pour la soulager. On la remonte dans sa chambre. On consulte  » sœurette « , on appelle l’assurance médicale… Une ambulance emmène Muriel. Michel l’accompagne… Attente fébrile de tous les membres de l’équipe. Un coup de fil nous rassure un peu : ils reviennent, ce soir, loger à la datcha. Après un long périple hésitant du taxi, ils arrivent vers 10h. Muriel a beaucoup d’allure dans sa minerve… et va se reposer. Michel sombre dans le sommeil. Après de telles émotions, on le comprend.

LUNDI, 18 DECEMBRE
Nous embarquons à 10h30 pour le Théâtre d’Art tandis que Muriel retourne à l’hôpital pour des examens complémentaires. Michel l’accompagne. Une journée entière au théâtre où fut créer La Cerisaie et, dès sa fondation, témoin de toute l’aventure Stanislavski-Datchenko. Voilà qui enflamme beaucoup d’émotions chez chacun de nous. Visite du théâtre (rénové il y a 15 ans) : les halls d’entrée tapissés de photos de tant d’écrivains, de metteurs en scène, d’acteurs et d’actrices qui ont fait l’histoire du théâtre russe et marqué la vie du théâtre mondial. La grande salle a gardé toute son identité d’origine et son célèbre rideau marqué d’une mouette. (Nous y avions joué en 1967 avec le Rideau de Bruxelles). Un plateau parfaitement équipé, une réserve de décors  » kolossale « , manipulée électriquement (42 containers de rangement), des ateliers costumes, chausseurs, chapeliers, tissus recréer… Je me souviens qu’en 1967, les loges étaient celles d’origine. Manifestement, la  » vitrine officielle  » du théâtre russe. Il y règne un souci de mémoire, de classicisme et de tradition qui s’accroche peut être trop, aujourd’hui à une période révolue. Mais soyons prudent dans notre appréciation. Soixante sept artistes à l’année, et un nombre inchiffrable de personnel attenant… Le musée de Stanislavski qui y est adjoint a recueilli un nombre impressionnant de documents, maquettes, costumes, accessoires qui retracent, entre autres, la création des pièces de Tchékhov. Au foyer, nous rencontrons un professeur de  » poésie française  » (plus exactement, approche du français par la poésie) : Anna Tabarovskaïa, membre de l’école du Théâtre d’Art. Raccords techniques de notre présentation dans la petite salle, trac collectif… et c’est parti. Belle concentration, public attentif, échanges chaleureux après le spectacle. Pour ma part, je retrouve après 43 ans une amie metteuse en scène : Tatiana. Notre émotion, vous vous en doutez, est intense !! La soirée se termine dans un resto à la russe, dans la joie, l’émotion… et la fatigue.


MARDI, 19 DECEMBRE

Journée studieuse ! Michel nous fait reparcourir l’Acte II… les pistes se précisent. A 18h45, nous partons pour l’Ambassade de Belgique… Passage obligé auprès de nos ministres Verhofstad, Michel et Ilief. Grosse affluence, petits fours, champagne de 2e main, bref, tous les stéréotypes de ce genre de manifestation. Sébastien cartonne auprès de l’ambassadrice. Mais une belle histoire : un monsieur, avenant et barbu s’approche de notre groupe, il se présente à Alexandre : devinez son nom… Alexandre… Alexandre n’en croit pas ses oreilles, le fait répéter. Alexandre, c’est le nom choisi par notre Alexandre pour sa biographie du passant. Joli non ? La conversation s’engage : il est journaliste à la TV, il couvrait la Belgique et apprécie beaucoup nos bières et notre chocolat. Il se pourrait qu’il soit à Bruxelles pendant la série de la Cerisaie. Belle histoire, arrosée en perspective. Rêvons-y. Bonne nuit.


MERCREDI, 20 DECEMBRE

La paresse du scribe l’emporte une nouvelle fois sur sa vigilance plumitive. Le R.S.B. enquête… Rassurez-vous, tout va bien. Bonne nuit quand même.

JEUDI, 21 DECEMBRE
Insidieusement, on sent s’infiltrer dans l’équipe comme un frétillement de fin de séjour. Dernière journée de travail avant celle réservée aux dernières ballades Moscovites, loisirs, cadeaux… Il n’empêche, on s’y met : un filage à l’allemande, sorte de travail d’italienne dans les places, de toute la pièce. Une bonne manière de faire le point et de mesurer l’ampleur du travail encore à intégrer. Et c’est la  » minute de vérité  » pour chacun, en fin de parcours… de quoi tempérer la décontraction des quelques jours qui viennent : retour, émotions, relax, fête de Noël, gare au redémarrage mardi 26 à Bruxelles ! Un dernier incident nous guettait, plus exactement menaçait notre Isabelle et suscite chez chacun une grosse émotion : un mal, un peu semblable à celui de Muriel, la menaçait et va, tout à coup, s’affirmer douloureusement. Il est vrai que l’incident de Muriel nous avait tous fort impressionné et l’on sait combien les douleurs vertébrales conjuguent fréquemment déficiences physiques et tensions émotionnelles. Et voilà à nouveau l’hospital, les radiographies, les assurances, etc … Isabelle se détend petit à petit. Les cachets calmants feront le reste … Au dodo.

VENDREDI 22 DECEMBRE
Il fallait bien qu’il arrive, ce dernier jour! Ultime incursion à Moscou. Chacun vit sa vie. Pour ma part, guidé par deux délicieuses guides de la famille de Tatiana, j’aurais droit à un acceuil à la Russe, chaleureux, ému, généreux. La misère n’est pas loin mais le cœur est là, qui offre à ces retrouvailles une valeur humaine inappréciable. Au retour, s’organise à la Datcha une soirée d’adieu en présence de Marina, de son mari, de Sergeï et de son épouse. Les toast se succèdent, vibrants et pleins de rêves (y compris de revenir, un jour, présenter notre spectacle à Moscou). Nos amis russes (y compris nos cuisinières) chantent et dansent avec ardeur ; nous leur répondons grâce à Jacques Brel … Une soirée de bonheur, avant une nuit courte : nous partirons pour l’aéroport à quatre heures et demie. Oserais-je dire : Bonne nuit ? Demain sera belge. Bonheur des retrouvailles et reflux des premières nostalgies d’un magnifique rêve éveillé. (Voilà 8 jours que je rêve de la Russie !!!)