|
Vingt
ans loin de la couette
Le
Soir - supplément MAD du 15 janvier 2003
Le
bien nommé Théâtre de l'Eveil
fête son anniversaire au Public avec les Jumeaux
vénitiens
Louvain-la-Neuve,
hiver 1982. Le public a bravé le froid pour
se rendre à l'Atelier théâtral
Jean Vilar, où une toute nouvelle compagnie
donne " L' éveiL du printemps ",
de Frank Wedekind. Les courageux spectateurs ne
le regretteront pas. Disons-le tout net : voici
un spectacle-événement, un de ces
prodiges théâtraux comme il ne s'en
produit pas toutes les saisons, relate notre
confrère Jacques De Decker dans ces mêmes
colonnes, le 5 novembre 1982, insistant sur la
révélation de quelques talents confirmés
ou inconnus qui forment, c'est manifeste, ce miracle
théâtral qui s'appelle une troupe.
Cette troupe, c'est le Théâtre de l'Eveil.
Vingt ans plus tard, elle est toujours là,
curieuse de tout ! Emmenée par Guy Pion,
la compagnie fête actuellement son anniversaire
au théâtre le Public, à Bruxelles,
avec " Les jumeaux vénitiens",
de Carlo Goldoni. C'est loin d'être le seul
spectacle auprès duquel se réchauffer
: l'agenda du Théâtre de l'Eveil déborde.
En mars, la troupe créera "Moscou nuit
blanche ", de Thierry Debroux, au Théâtre
royal de Mons, avant de jouer la pièce au
Public. En novembre, au Public encore, l'Eveil donnera
" Mort accidentelle d'un anarchiste ",
de Dario Fo,dans une mise en scène de Carlo
Boso. A l'horizon de la compagnie, on trouve encore
des tournées et deux commandes passées
à des auteurs belges. Il y a vingt ans,
nous n'avions pas de visée à long
terme, nuance Guy Pion, dans un sourire. A
l'époque, nous avions simplement envie de
créer notre collectif, pour continuer à
jouer ensemble ! En fait, l'Eveil est né
d'un désarroi : au début des années
80, l'Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve,
qui employait 24 comédiens permanents, apprend
que le budget ne permettra plus de s'offrir une
telle compagnie.Nous avons alors été
quelques-uns à aller parler au directeur
Armand Delcampe. Nous lui avons dit que le théatre
de troupe était notre outil de travail, et
que nous ne tenions pas à le perdre. Il a
accepté de soutenir une production autonome,
issue des acteurs.
C'est
sans doute la première fois qu'en Belgique
un projet artistique naît des comédiens,
plutôt que d'un metteur en scène érigé
en patron. C'était une énorme prise
de risque, raconte Guy Pion, puisque toutes
les décisions étaient soumises au
vote, même s'il s'agissait d'acheter un clou
ou un marteau. Il fallait qu'il y ait une majorité
pour le clou ! Lors de la dernière tournée
en tant que comédiens permanents, le groupe
met également au vote la pièce à
mettre en scène. Si le choix se porte alors
sur" L'éveil du printemps ", les
autres textes soumis à la lecture émailleront
le futur de la compagnie, offrant, parfois des années
plus tard, de magnifiques spectacles : "Le
marchand de Venise", de Shakespeare, "
Mort d'un commis voyageur ", d'Arthur Miller,
" L'opéra de quat sous ",de Bertolt
Brecht, ou encore "Les géants de la
montagne ", de Luigi Pirandello. Le moins que
l'on puisse dire, c'est que l'Eveil a de la suite
dans les idées ! C'est vrai que l'identité
du Théâtre de l'Eveil est d'abord liée
à un choix de pièces, estime Guy
Pion. Dès le départ, nous avions
une vision assez claire de la programmation dont
nous rêvions. Nous voulions faire un théâtre
politique, de réflexion, basé sur
la problématique de l'homme dans son rapport
à la société. L'autre point
fondamental concerne notre mode de fonctionnement
en collectif. ' Nous y tenons beaucoup, malgré
le fait qu'en vingt ans certains acteurs aient pris
une autre route. Le parcours de l'Eveil n'a
pas toujours été simple, même
si, en 1982, le jeu collectif de " L'éveil
du printemps "a tout du démarrage idéal.
Les comédiens se répartissent les
rôles sans encombre. Christian Crahay et Guy
Pion assurent la mise en scène, Jean-Marie
Pétiniot se charge des relations publiques,
Michel Wouters conçoit les lumières...
Brièvement nommé "Groupe autonome
des acteurs "de l'Atelier théâtral
de Louvain-la-Neuve " {Le nom le plus long
de l'histoire du théâtre , rigole Guy
Pion), le futur Eveil payera cher sa réussite.
Certains comédiens en accusaient d'autres
de vouloir prendre le pouvoir) résume
Guy Pion. Dans la dèche, tout le monde
se serre les coudes. Face au succès, les
dissensions au sein d'un collectif sont plus fortes
! Après quelques départs qui semblent
encore amers à Guy Pion, la troupe retrouve
sa sérénité et sa foi en un
théâtre de troupe, où les idées
peuvent plus facilement varier et s'aérer.
Depuis dix ans, la compagnie, en résidence
à Mons, suscite les rencontres et les collaborations.
Fait rare au théâtre : ce sont les
comédiens qui engagent les metteurs en scène
! Ainsi de Frédéric Dussenne, qui
a accepté avec émotion de diriger
" Les géants de la montagne ".
Ainsi de Carlo Boso qui, après " Arlequin
valet de deux maîtres" (1997) et "
L'opéra de quat sous " (1998), met en
scène la tragi-comédie des "
Jumeaux vénitiens ". Un vent d'Italie,
pour un anniversaire? Parfaitement! C'est que la
commedia dell'arte va comme un gant à la
philosophie de l'Eveil, qui n'a jamais accepté
de se reposer sur ses lauriers. Dans la commedia
dell'arte, il est impossible de "faire des
numéros " ou de se la jouer individuelle,
se réjouit Guy Pion. il faut trouver une
respiration commune. Sur scène comme
dans la salle, n'est-ce pas le souci de la troupe,
depuis vingt ans ?
Laurent ANCION
20 ans d' Eveil des consciences
Le
Vif-l'Express du 24 janvier 2003
Vingt ans ? Le bel âge ! Sans tambour ni trompette,
mais avec une uvre de Goldoni exemplaire,
cousue main par une bonne partie de sa troupe, le
Théâtre de l'Eveil fête une maturité
qui ne s'endort pas sur ses lauriers, foi de Guy
Pion, fondateur, avec d'autres comédiens
de l'Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve,
en 1982, d'un vrai collectif où les acteurs
tiennent les rênes.
"
Je crois à la troupe, explique Guy
Pion.C'est la seule manière de faire progresser
le travail, parce qu'on y parle le même langage
théâtral, on y a la même politique.
J'ai été moi-même formé
à cette école, au National de Jacques
Huisman, au Parvis
de Marc Liebens, chez Armand Delcampe, chez Henri
Ronse... Si des membres sont partis, d'autres l'élargissent.
"
Invité à s'installer a Mons en 1990,
l'Eveîl - un nom que lui offrit son premier
spectacle, L'Eveil du Printemps - entre alors en
résidence au centre culturel. La convention
officielle qui l'y liait approche de son terme,
en décembre. Et Yves Vasseur, intendant du
nouveau Manège.mons (ex-centre culturel)
ne souhaite pas la prolonger... Une pilule amère
pour Guy Pion, Hennuyer de souche (Lessines) qui
a fait de Mons son ancrage. " Nous y avons
développé des contacts privilégiés
avec le public qui a grandi saison après
saison.De 3 représentations, nous sommes
passés à 15 pour chacun de nos spectacles.
Et, parallèlement aux créations, nous
y menons des ateliers et des stages récurrents.
"
De l'itinérance, l'Eveil n'en veut pas. Alors
que son contrat-programme vient en (bonne) phase
de renégociation, il cherchera vraisemblablement
un autre lieu où planter ses tréteaux,
dans la même région. " J'appartiens
à une génération de théâtre
qui a appris que le théâtre s'inscrit
dans la cité, que, par le biais des larmes,
du rire, de la réflexion, il sert à
faire prendre conscience des rouages de la démocratie,
que cette démocratie, dont il est aussi l'enfant,
il la fait grandir. Dans ce sens-là, le théâtre
de notre compagnie est politique, tout comme il
l'était dans la Grèce antique... "
La
mémoire du théâtre, l'Eveil
peut, en deux décennies, en brandir de superbes
flambeaux : ceux de Frank Wedekind, Edward Bond,
Bertolt Brecht, Luigi Pirandello, Arthur Schnitzler,
Enzo Corman, William Shakespeare, Anton Tchékhov,
Carlo Goldoni... Et l'histoire n'est pas finie!"
Michèle
Friche |