| REPETITIONS
DE LA CERISAIE EN RUSSIE JOURNAL DE BORD DE PIERRE
LAROCHE
VARIATIONS
SUR UN THEME DE "REVE EVEILLE"
LUNDI,
4 DECEMBRE
A l'aube (ou presque) dans une rue de St Josse encore
silencieuse, une femme attend, une boite de chocolats
à la main, l'arrivée d'un groupuscule Belgo-Tchékhovien
en migration vers les plaines tuméfiées de la Russie
profonde... Qui est cette femme ? Suzanne Falk,
bien sûr, dite Suzy, qui vient, une fois encore,
embrasser ses proches théâtreux, avant leur embarquement
pour la Cythère du Nord. Rires, effusions, larmes
cachées... les convoyeurs attendent : et c'est parti
pour Zaventhem, en attendant mieux. Olivier, notre
fidèle chauffeur de service, ne peut dissimuler
son émotion ! Guy a veillé toute la nuit sur nos
enveloppes-documents. Il nous les confie avec soulagement...
horreur, il en manque une ! Ouf... non, on la retrouve
! Bagages boursouflés, passeports, billets d'embarquement,
dernier petit café à la belge et c'est l'envol vers
Paris, bien sûr. Traversée de l'aérogare, un peu
de patience et nous volons vers Moscou! Arrivée
dans les temps, débarquement, re-passeports, re-bagages...
il en manque un: celui de Patrick. Marina, notre
guide, nous attend, en compagnie de son mari. Elle
se démène pour la valise de Patrick, en vain...
demain peut être ? Un bus, qui doit avoir connu
la campagne de Russie, nous emmène. La première
grince un peu, mais... ça roule. Trente kilomètres
de H.L.M. dans la pénombre... puis, tout à coup,
un bois de bouleaux, on tourne à gauche, et on y
est ! Une ancienne Datcha, un peu bringuebalante,
"Notre Cerisaie" ! Les yeux ébahis, nous pénétrons
"chez nous". Première surprise : une petite Datcha
a brûlé il y a 3 jours... donc pas de chambre individuelle
pour tout le monde. Michel hausse le ton, imperceptiblement
et, dans la demi-heure, tout s'arrange, comme par
enchantement ! On se dispersera un peu dans la propriété
: Marie, Quentin et moi, nous partagerons une Datcha
tout à fait accueillante. On ne peut vraiment pas
dire que Michel se soit réservé la chambre la plus
agréable : elle est sinistre... sacré Michel ! Bref,
on s'installe, on se retrouve dans la salle à manger
devant une saucisse de Franckfort aux petits pois.
La cuisine russe, demain ! 2ème surprise : la salle
à manger sera aussi une salle de travail... Ah !
La surface nécessaire divisée par deux ! On nous
rassure : il y a une autre salle....Ah: la surface
nécessaire divisée par quatre !... On s'en accommodera.
Mir i Droujba (= Paix et Amitié) Bonne 1ère nuit.
MARDI,
5 DECEMBRE
Il neige ! Où que l'on regarde, c'est magique. Et
à cent mètres, la Moscova, déjà à moitié gelée.
On demeurerait volontiers des heures à apprécier
ce calme et ce silence. Mais on est là pour travailler,
non ? La matinée égrène nos monologues, plus ou
moins engourdis par 3 jours de parenthèse. Michel
et Marie, en pleine forme, ravivent tout cela jusqu'au
soir. Aujourd'hui c'est jour de fête en Russie :
en l'honneur des vétérans de la dernière guerre.
Une vingtaine, invités du théâtre Bolchoï, sont
réunis pour une fiesta, tartinée de poèmes, de chansons,
de récits héroïques, le tout arrosé de Vodka. Si
bien qu'en fin d'après-midi, leurs 80 ans bien sonnés,
basculent dans une turbulence estudiantine caractérisée.
Et pendant ce temps là... Michel et Marie travaillent.
Je n'ai encore rien dit des repas : surprenants,
généreux, caloriques... Quand il fait froid - disait
ma mère - il faut manger "fort" ! Déjà, cette 2ème
journée s'achève. Petite halte au "salon". Guy et
Tony s'affairent autour de la TV... en vain ! Et
la vidéo ?… Demain ! "Demain", ce sera la réponse
clef de nos interlocuteurs à nos demandes trop importantes...
Bonne nuit !
MERCREDI,
6 DECEMBRE
Vive St Nicolas ! Et bon anniversaire au papa de
Michel (il me précède de six mois au jeu du calendrier).
Après un temps de travail et de concentration, vers
11H30, nous embarquons à 16 dans un "espace" conçu
pour 10 (ça fait du monde - on se croirait au "Public").
Touristes d'un jour, on va découvrir Moscou, sa
place Rouge, les murs du Kremlin, St Bazile, le
Ghoum et, de loin, la tour de l'université, le stade
de Lénine et... les embouteillages sur 8 rangs parallèles
! Les grosses Mercédès... s'embouteillent parmi
les Lada... centenaires ! Mais il faut encore changer
les dollars, acheter des timbres. Pour les dollars,
pas de problème, forcément. Pour ce qui est des
timbres, c'est autre chose. Le postier, qui sort
apparemment d'un atelier protégé, est tétanisé par
nos demandes... et ça dure, et ça dure... On rembarque
pour retrouver Michel et Marie qui, depuis ce midi,
assistent à une réunion au sommet avec les directeurs
des théâtres d'Art et de Chekhov. Aux dernières
nouvelles, le directeur du théâtre de Chekhov n'est
plus directeur du théâtre de Chekhov et celui du
théâtre d'Art se proclame le plus grand acteur russe
!... et tout est à l'avenant. On rentre ! "Tout
va très bien, Madame la Marquise... Tout va très
bien... Tout va très bien..." Sauf que la Datcha
de Marie, Quentin et Pierre a brûlée ! (La 2ème
en 8 jours, ça rassure). De la chambre de Quentin,
il ne reste rien ! Les bagages ont été miraculeusement
sauvés ! Replis sur des positions plus sûres, abreuvés
de Vodka... tout va très bien... Bonne nuit !
JEUDI, 7 DECEMBRE
Les insomniaques dissimulent mal leurs cernes. Sinon
tout va bien. Journée studieuse. Michel et Marie
travaillent ferme. Attention, ils ne sont pas les
seuls ! Dans l'après-midi, une "italienne" de la
pièce plutôt laborieuse, jette comme un froid...
Quand on pense que la 1ère a lieu dans 5 semaines.
Le soir, première tentative de mise en forme des
Biographies. S'ébauche une version "Photographique".
"Que personne ne s'inquiète " dixit Michel "on trouvera
une solution"... On croit entendre Lopakhine. Malgré
tout, Bonne nuit.
VENDREDI,
8 DECEMBRE
... Le biographe de service manque à ses devoirs
journaliers... Le K.G.B. est alerté, affaire à suivre.
Bonne nuit.
SAMEDI,
9 DECEMBRE
Il neige. Le paysage est de plus en plus "magique".
Ancrage des "réfugiés" dans l'ancienne Datcha, en
attendant les réparations... demain, donc! Petit
déjeuner dans les temps. Quand je dis petit déjeuner,
cela veut dire: thé, café, pain, fromage, saucisson,
porridge aux raisins, double steak haché au foie
de volaille... de quoi tenir, quoi ! A 10 H, on
remet la "Photographie" en chantier. Le découpage
se tisse petit à petit. Il nous serait impossible
de boucler lundi. Pausse de la mi-journée, balade
le long de la Moscova, neige, dérapages bien sentis...
on se sent vivre, quoi! Après-midi sur l'acte I,
ça macère, ça macère... Pas d'autres évènements
marquants : on travaille quoi! (Pour ceux qui l'envisagent)
Bonne nuit.
DIMANCHE,
10 DECEMBRE
A 9h. embarquement pour " Zagorsk ", le lieu Saint
de l'Eglise orthodoxe Russe. Notre chauffeur a nettoyé
les vitres de notre bus inaugural, question d'y
voir quelque chose pendant le trajet : 1h de ville,
puis 1h de campagne pour gagner " Trinité Saint
Surpey ". A mi-chemin, arrêt au marché d'un village.
Heureusement, beaucoup de russes, au bord de la
misère y trouvent encore à acheter, à bas prix,
l'indispensable. Pire encore, cette femme entrevue
qui doit absolument vendre avant midi,10 ou 15 kg
de pommes de terre, pour quelques roubles. (1 rouble=1,5
franc belge). Nous arrivons au Monastère : fondé
par le jeune Sergeï, au début du 14ème Siècle. Aujourd'hui,
cerclées par des hautes murailles, une multitude
d'Eglises, une école théologique, une foule bigarée,
tantôt priant, tantôt voyeuse, mais respectueuse…
et, au cœur de la plus ancienne église, l'Icône
de la Trinité d'Andreï Roublov et les reliques de
Saint Survey. Dans la démarche de l'orthodoxe, l'Icône
n'est pas un tableau, mais une prière, une charge
d'âme. Autour de nous, dans la foule des fidèles,
une grande ferveur, à la " slave ", avec force signe
de croix, génuflexions et embrassement des reliques.
Marina, nous dit que tous ces gens ne partagent
pas nécessairement la même foi, mais que tous, peut-être,
sont en quête de leurs racines, de leur identités…
après tant de tourments ! Au retour, nous visitons
la Datcha d'un riche mécène qui, au 19ème siècle,
accueillait en résidence des artistes, peintres,
écrivains, musiciens, connus et inconnus. Pouchkine
y est passé, Gogol était un ami de la maison. C'est
le choc ! Vraiment la " Cerisaie " au temps de sa
splendeur. Si l'on pouvait répéter ici, ne serait-ce
qu'un jour ?… On peut rêver, non ? La conservatrice,
une dame de 83 ans, rayonnante et énergique, achève
de nous faire rêver. Après une halte dans une taverne-restaurent,
perdue en pleine campagne, c'est le retour sur Moscou.
A l'entrée de la ville, une 1ère panne, vite réparée,
puis, sur le ring, une 2ème panne, plus sérieuse
: démontage, remontage, … notre chauffeur fait des
miracles et nous repartons. Les émotions de la journée
et la fatigue ont raison même de nos " oiseaux de
nuit ". Donc, bonne nuit.
LUNDI,
11 DECEMBRE.
Nouvel horaire : on petit déjeune à 10h. Puis on
travaille de 11h à 20h, sans longue interruption.
On replonge dans le 1er acte, 1x, 2x, 3x … les choses
se précisent, s'affinent. Bien sûr, tout cela doit
mûrir, s'intérioriser. Ce soir, Fiesta ! Anniversaire
de Anne, (le 11) et de Isabelle (le 14). Un banquet
FASTUEUX nous attend. Marina et son mari nous ont
rejoints. Michel et Guy offrent le Caviar ( le plus
fin) … à la louche, ou presque. DELECTABLE ! La
Vodka fera le reste et quand je dis le reste ; on
rit, on danse, on hurle " Mir i Droujba (= paix
et amitié) - les toasts se suivent, Pierre décolle,
et c'est …. Le trou noir ! Que vous en dire, puisque
je ne me souviens de rien ? ce qu'on m'en a dit,
et qui n'est pas le plus beau de mon histoire :
Bon, je tombe, raide… on me timbale jusqu'à la chambre
de Quentin. Faut-il dire que je dégueule tout ce
que j'ai dans le entrailles. Je me noie dans mon
inconscience profonde… et délectable, tout le monde
s'affaire affectueusement, s'inquiète car il faut
éviter le coma. Marina revient avec le médecin,
vers 3h du matin. Michel me gifle avec vigueur (
ce n'est pas moi qui le dit) Bref, une pénible histoire,
et je dois à chacun une fière chandelle.
MARDI,
12 DECEMBRE
Le lendemain de la veille, c'est tout dire
! J'émerge dans la matinée, ne me souvenant absolument
de rien. Passons sur les heures de récupération…
Dans l'après-midi, je réjouis nos joyeux artisans
et j'assiste ébahi à la mise en place complète de
l'acte II. Décidément, quand Michel tient la forme
!! Mais comment fait-il ? Fin d'après-midi, nous
réattaquons la " Photographie ". On boucle le montage
qui sera présenté à Mélikhovo dans trois jours.
Le dîner se prépare… rien qu'a l'idée, je fuis.
Marina, auprès de qui je m'excuse, me répond, très
amicalement : " Pierre, vous avez vécu ce que vivent
95% des russes, mais un peu tard !! " Bonne nuit
MERCREDI,
13 DECEMBRE
Manifestement, chacun a tiré profit d'une nuit
plus calme… sauf Marie, insomniaque. Dès 11h, on
replonge dans le I er acte. On nuance, on affine,
on prend son temps… ça vient. Quelques trouvailles
savoureuses (top secret). J'allais oublier : on
a fait une répétition de la " Photographie " à l'extérieur…
et on la replacera, fin de journée, intra-muros.
Premier refroidissement dans l'air : Julie a une
angine blanche ! Michel entame sa pharmacie et consulte
" sœurette ". Ce que c'est que d'avoir confiance
dans la médecine ! Bonne nuit.
JEUDI,
14 DECEMBRE
Journée studieuse, concentrée sur la " Photographie
" puis sur le Ier acte… oui, ça vient, mais il faut
le temps, quoi ! Par contre, un premier filage du
IIe acte s'avère assez désastreux. A voir nos mines
déconfites, Michel s'empresse : " C'est normal "
et il empoigne ce IIe acte avec une vigueur qui
va nous faire le plus grand bien. Je pense paer
exemple à la première scène du II, mais… top secret
! Vers 18h30… décompensation. Michel se replie sur
le salon, l'œil glauque de fatigue. On nous annonce
l'arrivée imminente de nos journalistes R.T.B.F.
et de Françoise Nice. On réorganise les chambrées
: à la guerre comme à la guerre. En attendant, on
visionne le dernier Louis Malle : " Vania 42e rue
", un régal… Vers 10h : les voilà… sans leur matériel,
plombé à la douane… On verra demain. Bière et vodka
accompagnent l'installation de nos sympathiques
arrivants. Bonne nuit.
VENDREDI,
15 DECEMBRE
Congé ! Le bus part à 12h pour Moscou. Pour
ceux qui le souhaitent, visite du Kremlin, libre
parcours magasins et j'en passe. Ma bronchite s'est
solidement implantée et je demeure prudemment sur
la touche. Ils me raconteront, du moins je l'espère.
En résumé, le Kremlin, impressionnant, surtout les
cinq églises à l'intérieur des murailles. Et le
Ghoum: dix fois nos centres commerciaux, et tous
les magasins luxueux d'occident, prix à l'avenant…
Rêvez bien, bonne nuit.
SAMEDI,
16 DECEMBRE
Journée Tchékhov - Vers 10h, départ pour Mélikhovo
en compagnie de Marina et de son amie Eugénia, qui
s'intéresse au théâtre belge et achève une thèse
sur Ghelderode. Deux heures de trajet et nous débarquons
devant la datcha d'Anton Tchékhov. Encouragé par
ses médecins, il l'a achetée à 32 ans pour y soigner
sa tuberculose naissante. En fait, il y logua aussi
toute sa famille, ses parents, ses frères, sa sœur
et il y fondera une école pour les enfants pauvres
des environs, tout en continuant ses consultations
médicales et son œuvre littéraire. Y naîtront ses
plus bouleversantes nouvelles ainsi que La Mouette,
Oncle Vania…qui dit mieux ? La conservatrice évoque
pour nous, avec force détails, les faits et gestes
quotidiens de la maison, tels qu'ils furent annotés
par le père d'Anton tchékhov. Les moindres objets,
pince-nez, petit Boudha, ordonnances médicales,
que sais-je, attisent notre émotion qui atteindra
son comble lorsque Patrick est autorisé à s'asseoir
au piano et à y jouer durant quelques minutes. C'est
un moment de grâce qui rejaillit dans les yeux de
chacun. Ensuite on visite la petite datcha où Tchékhov
se retirait volontiers pour écrire et exercer la
médecine. Un petite kiosque de jardin nous rassembla
tous pour une brève incursion dans notre " Photographie
"… Tandis qu'un délicieux chat bigarré s'est blotti
dans les bras de Gaev et nous accompagne de ses
ronronnements. Je me dois d'ailleurs d'ajouter qu'à
chacune de nos répétitions à l'extérieur, ce chat
nous a rejoint… curieux, non ? Peut-être Tchékhov
métamorphosé pour l'occasion ? Un repas chaleureux
nous attend au musée attenant, suivi d'une visite
à l'école et à l'église du village… Enfin, moment
attendu…et un peu redouté : celui de la présentation
de notre travail biographique. Les T.V. russes et
belges conjuguées nous guettent…40 minutes de concentration
collective et c'est fait. Café et adieu, retour
nocturne, sous la neige. Fini la comédie pour aujourd'hui.
Bonne nuit.
DIMANCHE,
17 DECEMBRE
Tout laisse présager une bonne journée de travail.
On débute par un échange de vues sur la présentation
d'hier. Il en ressort, pour beaucoup d'entre nous,
que la pièce nous fait dépasser le regard que nous
portions sur nos personnages dans nos monologues.
Heureusement ! Il apparaît prioritaire de s'immerger
dans la pièce et d'en éplucher le sous-texte. Faut-il
pour autant abandonner les monologues ? Les avis
divergent car nous savons tous combien ils feront
un terrain d'approche précieux. Peut-être y recourir
fortuitement, pour réactiver notre quête d'authenticité.
Michel écoute, n'en pense pas moins. Il tire les
conclusions concrètes, pour chacun, de la prestation
de la veille et on aborde le IIIe acte. Une valse
entrée-sortie que Michel gère allègrement, malgré
l'espace exigu de travail. Dans l'après-midi, on
approche la fin de l'acte. Couac ! Muriel d'un mouvement
trop brusque, se coince une vertèbre. Une douleur
atroce, l'immobilisation au sol. Michel, Marie et
Patrick s'affairent au mieux pour la soulager. On
la remonte dans sa chambre. On consulte " sœurette
", on appelle l'assurance médicale… Une ambulance
emmène Muriel. Michel l'accompagne… Attente fébrile
de tous les membres de l'équipe. Un coup de fil
nous rassure un peu : ils reviennent, ce soir, loger
à la datcha. Après un long périple hésitant du taxi,
ils arrivent vers 10h. Muriel a beaucoup d'allure
dans sa minerve… et va se reposer. Michel sombre
dans le sommeil. Après de telles émotions, on le
comprend.
LUNDI,
18 DECEMBRE
Nous embarquons à 10h30 pour le Théâtre d'Art tandis
que Muriel retourne à l'hôpital pour des examens
complémentaires. Michel l'accompagne. Une journée
entière au théâtre où fut créer La Cerisaie et,
dès sa fondation, témoin de toute l'aventure Stanislavski-Datchenko.
Voilà qui enflamme beaucoup d'émotions chez chacun
de nous. Visite du théâtre (rénové il y a 15 ans)
: les halls d'entrée tapissés de photos de tant
d'écrivains, de metteurs en scène, d'acteurs et
d'actrices qui ont fait l'histoire du théâtre russe
et marqué la vie du théâtre mondial. La grande salle
a gardé toute son identité d'origine et son célèbre
rideau marqué d'une mouette. (Nous y avions joué
en 1967 avec le Rideau de Bruxelles). Un plateau
parfaitement équipé, une réserve de décors " kolossale
", manipulée électriquement (42 containers de rangement),
des ateliers costumes, chausseurs, chapeliers, tissus
recréer… Je me souviens qu'en 1967, les loges étaient
celles d'origine. Manifestement, la " vitrine officielle
" du théâtre russe. Il y règne un souci de mémoire,
de classicisme et de tradition qui s'accroche peut
être trop, aujourd'hui à une période révolue. Mais
soyons prudent dans notre appréciation. Soixante
sept artistes à l'année, et un nombre inchiffrable
de personnel attenant… Le musée de Stanislavski
qui y est adjoint a recueilli un nombre impressionnant
de documents, maquettes, costumes, accessoires qui
retracent, entre autres, la création des pièces
de Tchékhov. Au foyer, nous rencontrons un professeur
de " poésie française " (plus exactement, approche
du français par la poésie) : Anna Tabarovskaïa,
membre de l'école du Théâtre d'Art. Raccords techniques
de notre présentation dans la petite salle, trac
collectif… et c'est parti. Belle concentration,
public attentif, échanges chaleureux après le spectacle.
Pour ma part, je retrouve après 43 ans une amie
metteuse en scène : Tatiana. Notre émotion, vous
vous en doutez, est intense !! La soirée se termine
dans un resto à la russe, dans la joie, l'émotion…
et la fatigue.
MARDI,
19 DECEMBRE
Journée studieuse ! Michel nous fait reparcourir
l'Acte II… les pistes se précisent. A 18h45, nous
partons pour l'Ambassade de Belgique… Passage obligé
auprès de nos ministres Verhofstad, Michel et Ilief.
Grosse affluence, petits fours, champagne de 2e
main, bref, tous les stéréotypes de ce genre de
manifestation. Sébastien cartonne auprès de l'ambassadrice.
Mais une belle histoire : un monsieur, avenant et
barbu s'approche de notre groupe, il se présente
à Alexandre : devinez son nom… Alexandre… Alexandre
n'en croit pas ses oreilles, le fait répéter. Alexandre,
c'est le nom choisi par notre Alexandre pour sa
biographie du passant. Joli non ? La conversation
s'engage : il est journaliste à la TV, il couvrait
la Belgique et apprécie beaucoup nos bières et notre
chocolat. Il se pourrait qu'il soit à Bruxelles
pendant la série de la Cerisaie. Belle histoire,
arrosée en perspective. Rêvons-y. Bonne nuit.
MERCREDI,
20 DECEMBRE
La paresse du scribe l'emporte une nouvelle fois
sur sa vigilance plumitive. Le R.S.B. enquête… Rassurez-vous,
tout va bien. Bonne nuit quand même.
JEUDI,
21 DECEMBRE
Insidieusement, on sent s'infiltrer dans l'équipe
comme un frétillement de fin de séjour. Dernière
journée de travail avant celle réservée aux dernières
ballades Moscovites, loisirs, cadeaux… Il n'empêche,
on s'y met : un filage à l'allemande, sorte de travail
d'italienne dans les places, de toute la pièce.
Une bonne manière de faire le point et de mesurer
l'ampleur du travail encore à intégrer. Et c'est
la " minute de vérité " pour chacun, en fin de parcours…
de quoi tempérer la décontraction des quelques jours
qui viennent : retour, émotions, relax, fête de
Noël, gare au redémarrage mardi 26 à Bruxelles !
Un dernier incident nous guettait, plus exactement
menaçait notre Isabelle et suscite chez chacun une
grosse émotion : un mal, un peu semblable à celui
de Muriel, la menaçait et va, tout à coup, s'affirmer
douloureusement. Il est vrai que l'incident de Muriel
nous avait tous fort impressionné et l'on sait combien
les douleurs vertébrales conjuguent fréquemment
déficiences physiques et tensions émotionnelles.
Et voilà à nouveau l'hospital, les radiographies,
les assurances, etc … Isabelle se détend petit à
petit. Les cachets calmants feront le reste … Au
dodo.
VENDREDI
22 DECEMBRE
Il fallait bien qu'il arrive, ce dernier jour!
Ultime incursion à Moscou. Chacun vit sa vie. Pour
ma part, guidé par deux délicieuses guides de la
famille de Tatiana, j'aurais droit à un acceuil
à la Russe, chaleureux, ému, généreux. La misère
n'est pas loin mais le cœur est là, qui offre à
ces retrouvailles une valeur humaine inappréciable.
Au retour, s'organise à la Datcha une soirée d'adieu
en présence de Marina, de son mari, de Sergeï et
de son épouse. Les toast se succèdent, vibrants
et pleins de rêves (y compris de revenir, un jour,
présenter notre spectacle à Moscou). Nos amis russes
(y compris nos cuisinières) chantent et dansent
avec ardeur ; nous leur répondons grâce à Jacques
Brel … Une soirée de bonheur, avant une nuit courte
: nous partirons pour l'aéroport à quatre heures
et demie. Oserais-je dire : Bonne nuit ? Demain
sera belge. Bonheur des retrouvailles et reflux
des premières nostalgies d'un magnifique rêve éveillé.
(Voilà 8 jours que je rêve de la Russie !!!)
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